Histoire de la Chaume du Grand Ventron et des chaumes vosgiennes

Il faut remonter à l'époque des rois Mérovingiens puis Carolingiens pour comprendre la formation des Chaumes Vosgiennes. Ces rois, possesseurs du sol, décident de renforcer leur autorité politique et religieuse. Jusqu’ici absents, ils laissaient aux quelques montagnards vosgiens ( ermites ,moines et premiers pionniers) une quasi indépendance. Pour développer leur influence et affirmer leur présence,  les souverains successifs aident les abbayes et les monastères  à accroître leur  implantation et à constituer de nouveaux noyaux de population .En contre partie ,les moines acceptent  d’héberger ces monarques pendant leur séjour de chasse .La région sert ainsi de vaste domaine giboyeux pour la noblesse .La tradition veut par exemple ,que Charlemagne soit venu y chasser à maintes reprises.

Sur ces terres qui leur sont ainsi confiées par le pouvoir royal,(par exemple, Charlemagne fait don de la vallée  de Saint - Amarin à l’abbaye de Murbach). Les abbayes deviennent à la fois des centres intellectuels, spirituels et moteurs d’un développement, dont les premiers signes se manifestent sous la forme de défrichements, créant des kritters (champs défrichés), et quelques hameaux   isolés, s’organisent ou voient  le jour. Sur les versants forestiers, les surfaces herbeuses se développent afin de subvenir  aux cheptels bovin, principale ressource des communautés . Les sommets, quand à eux, restent pratiquement vierges .Toutefois, les Marcaires  alsaciens y sont irrémédiablement attirés, compte tenu de la topographie abrupte et des sols ingrats qui réduisent considérablement le foncier exploitable .

Construite au VII  siècle par des moines Bénédictins, l’abbaye de Munster dotée d’un domaine considérable et de nombreux privilèges, s’est très vite agrandie entourée par une dizaine de villages, le tout formant la citée de Munster. Pour cette communauté, la seule ressource était l’élevage laitier .Mais très rapidement, les prairies situées en fond de vallée et  les sous  bois ,exploités en collectivité n’ont plus pourvu aux besoins en nourriture des bovins, de plus en plus nombreux .Après le rapide défrichement des espaces  les moins abruptes et les plus accessibles, puis la construction  de petites étables  les barischiras,  lieu d’étape lors de la montée vers les chaumes, les marcaires ont amené leurs troupeaux et celui de l’abbaye paître sur les  Crêtes  sommitales des Vosges .

L’abbaye de munster aurait ainsi joué un rôle moteur dans le processus de montée des pasteurs alsaciens vers les sommets .Le traité de Marguard  daté du 3 février 1339 spécifie que les troupeaux dépendant des abbayes de munster peuvent franchir les crêtes et hiverner sur le versant lorrain .Ce sont donc les alsaciens qui, faisant figure de pionniers, ont conquis les Hautes Chaumes.  Les Marcaires  occupèrent progressivement tous les espaces disponibles sur les crêtes , naturellement dépourvus d’arbres .Ces milieux herbagés sont baptisés chaumes primaires. Puis rapidement, ces  marcaires qui ont franchi le first*(la ligne de crêtes  séparant les Vosges et l’Alsace ) étendent  leur surface de pâturage en défrichant le versant lorrain, donnant  le jour aux chaumes dites secondaires. La  toponymie de ces chaumes est sans  équivoque quand à leur origine. Leurs noms tirés du dialecte alsacien, seront par la suite plus ou moins francisés. Sur le Massif du Grand Ventron , en 1476 on compte  4 chaumes, sur les 21 qui composent le  « Grand Pâturage » :

WINTERSEE (vinterges) WINTERAU (ventron)ALTENBERG (veille montagne) PETERHUTTLY (peterhutte), sur lesquelles les pasteurs alsaciens  bâtiront quelque abris  en bois, très sommaires, appelés schopfs* ou huttes pour les troupeaux ,durant la période d’estive.
Les marcaires  munstèriens ont conquis Hautes chaumes et pâturages , nouvellement crées sur le versant lorrain .

Les marcaires alsaciens, occupent les chaumes pendant la période d’estive qui dure généralement du 25 mai (Saint Urbain date du départ des troupeaux vers les crêtes) au 29 septembre .Très vit ,ces pasteurs prendront l’habitude de séjourner l’hiver sur le versant lorrain, plutôt que de redescendre avec leur bétail dans la vallée alsaciennes. C’est ainsi qu’ils s’établissent ponctuellement, construisant des huttes en bois dans la vallées Vosgiennes encore quasi inhabitées .Il faut y voir l’origine du peuplement de la partie lorraine du massif, formant les premiers noyaux d’agglomérations qui portent des noms alsaciens, plus tard francisés, lorsque les habitants Lorrains s’y établiront à leur tour.

Dans ces conditions, dès 1285, le village de WOLLE ( La Bresse) est fondé. Suivront également les bourgs du HORNENBERG (Cornimont) et de WINTERUNG (Ventron) . Les cols ont joué un rôle fondamental dans cette colonisation d’origine alsacienne, car chacun favorise le passage des nouveaux arrivants .A titre d’exemple , le col du Rotenbach desservait la Bresse, le col d’ Oderen reliait Ventron à la vallée de la Thur . Les véritables précurseurs de l’implantation de l’homme dans la vallée lorraines semblent bien avoir été les Alsaciens, qui constituèrent des l’origines des noyaux de populations pionnières . Ils se livrèrent alors à une véritable politique de colonisation encouragée à la fois par les abbayes et le Duc de Lorraine .Cette phase d’expansion démographique peut - être assimilée à un véritable « drang nach western »( poussée vers l’ouest), destinée à peupler des espaces quasi vierges.

Très rapide en alsace, la colonisation du massif, par les populations lorraines a été beaucoup plus lente .Les effets conjugués d’une topographie plus douce et plus régulière et la présence d’une forêt sombre et épaisse , permettent d’expliquer en partie ce retard .Le territoire fut colonisé pas à pas depuis le Saint Mont (Remiremont), centre moteur du mouvement de la colonisation lorraine .Remontant les vallées de la Moselle et de la Moselotte, des petits groupes de pionniers ont essaimé le long des rivières, créant notamment les noyaux des bourgs de Vagney puis Saulxures, là où la vallée s’élargissait, à l’abri des terres inondables et offrait des conditions favorables à l’installation d’une communauté . Certains, attirés par l’agrément de terrain abornés par aucun voisin, remontèrent la Moselotte pour s’arrêter au pied de l’Hornenberg (Cornimont). D ‘ autres, obéissant au même instinct de solitude et de liberté, suivirent un torrent, le ruisseau de Ventron et construisirent quelques granges, au pied d’une colline ( Ventron ). Là ,ils rencontrèrent des paysans qui, venus du versant alsacien, promenaient leur troupeaux sur les pâturages lorrains. Cette cohabitation entre Alsaciens (présents sur le massif depuis quelques décennies et par le fait ,exploitants des sols ) et Lorrains ( nouveaux arrivants mais propriétaires du sol ) demeure paisible, en ces XIV et XV siècles .La forêt est encore peu touchée ,même si quelques défrichements éparses et ponctuels deviennent peu à peu perceptibles. Le XVI siècle initie le début de changement très important, impulsé par un essor démographique qui engendrera de multiples conflits directement liés à l’occupation du sol. Ceux-ci se focalisent sur les chaumes, disputées entre une part les chanoinesses de Remiremont ( en partie propriétaires) et le Duc de lorraine (administrateur des biens du monastère), qui entrevoit les perspectives financières potentielles apportées par ces pâturages et la mise en valeur de terres encore inexploitées sur le versant oriental du massif .Viendront s’y ajouter les confrontations entre les habitants lorrains de plus en plus nombreux et les marcaires Alsaciens ,certes minoritaires mais exploitants dans la totalité du « grand pâturage ».

Le 1er septembre 1821 est établi le plan géométrique de la Chaume du Grand Ventron. Elle couvre alors une surface estimée à 63 jours soit 12ha 92 ares et 96 centiares Cette chaume est la propriété de M Géhin, ancien sous- préfet, résidant à Epinal. Sur le plan établi à cette occasion on ne signale pas la présence de bâtiments sur le pâturage, contrairement à la portion située sur Cornimont qui comprend une choffe (ou schopf). Ce détail est d’une grande importance dans la mesure où cette chaume était indivise entre les deux communes à l’époque révolutionnaire. Or, en 1821, elle appartient à un particulier, tandis que le surplus demeure rattaché au domaine communal de Cornimont. La chaume des Vintergés est abornée, quant à elle le 9 juillet 1858. Elle comprend une maison desservie par un chemin d’exploitation, le tout appartenant à Mlle Marie-Thérèse Valdenaire, rentière à Nancy.

Le début des années 1830 est caractérisé par un essor démographique encore soutenu mais qui s’essouffle. Le maximum de population agricole sera atteint dans les années 1850, alors que le maximum total ne sera atteint que plus tard, à l’image de Ventron qui enregistre son maximum de population en 1889 avec 1346 habitants (chiffre qui ne sera plus jamais dépassé).On s’aperçoit donc à travers de cette simple remarque qu’une mutation de la société rurale, héritée de l’ancien régime est en train de se produire. On assiste à l’age d’or des fermes des hauts. Trop peu rentables pour les propriétaires, souvent des fermiers assez pauvres qui ont été les derniers à défricher les terres les moins productives, à des altitudes assez élevées ( jusque 800-900m sur les versants les mieux exposés); ces fermes, formant de véritables petites enclaves forestières, seront progressivement abandonnées, pour être reboisées.

Ce phénomène s’explique  par le développement et la multiplication des usines dans la vallées. La plupart sont liées au textile, principalement depuis la découverte d’une nouvelle fibre : le coton qui remplace le chanvre et le lin (cultivés dans la plupart des fermes). Ainsi à partir de 1838, à Cornimont, on construit des « fabriques » : la Roche, le Daval, le Bas, le Faing accompagnées de citées ouvrières appelées casernes. Les jeunes descendent des fermes pour travailler et gagner de l’argent. Les industriels du textile acquièrent peu à peu un certain pouvoir dans les villages, dont ils deviennent souvent les maires. Ils achètent des fermes sur les pentes des versants pour y loger leurs ouvriers. Ils encouragent la double activité (ouvrier-paysan) et l’extension du droit d’essart qui permet de maintenir sur place une population nombreuse. C’est pourquoi à partir de 1850, une mise en culture des communaux par défrichement est favorisée par décision municipale, essentiellement pour faire face à la multiplication du nombre des indigents et apaiser les sentiments de troubles naissants. A cette période, les communaux connaissent une utilisation maximale sous forme d’essarts cultivés. L’utilisation des pâquis ou pâtis communaux, servant de base a l’alimentation des troupeaux privés de bovins, est également très importante. Ceci entraîne une opposition de plus en plus forte entre les éleveurs, intéressés par les parcours communaux et les petits agriculteurs, pour lesquels les cultures vivrières sur les essarts sont une nécessité vitale. Mais dés 1860, la volonté de reprise en main du domaine forestier par l’autorité royale engage un processus de refermeture des paysages.

Marcaires :

Exploitants agricoles du massif vosgien depuis plus de mille ans ,élevant des vaches laitières pour la production de fromage de Munster. Ce nom vient de l’alsacien Malker dérivé de l’Allemand Melker (celui qui trait les vaches).

 

Schopfs :

ou huttes . Il s’agit des marcairies qui sont les habitations des marcaires sur les chaumes .simples cabanes en bois, elles sont devenues au cours des siècles de véritables habitations en dur, adaptées à la rigueur du climat.

 

Barischiras :

Terme alsaciens désignant des granges collectives de montagne qui servent aux marcaires à stocker du foin mais servent aussi d’abris , de gîte d’étape pour les troupeaux qui montent (été) ou descendent ( automne) des chaumes.

 

Pâtis :

ou pâquis, il s’agit de l’ensemble des terrains situés sur les communaux et exclusivement destiné à la pâture des troupeaux de bovins de cette communauté. Ces pâtis se réduiront face au développement des essarts.

 

Essarts :

beurheus ou murgeos en patois. Champs défrichés entourés d’un muret de pierres destinés à la culture du seigle, pomme de terre ou de l’herbe. Ces essarts se développeront sur les communaux et à leur détriment.

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